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Combien de fois nous a-t-on dit : "Tu rêves encore" ? Les hommes seraient mauvais. Le monde mauvais. La vie mauvaise. Et pour toujours comme ça. Mais nous ne sommes pas sûrs, non. Et puis nous n'avons pas envie d'écouter, et tant mieux pour le monde, qui serait bien plus mauvais sans ça. Nous avons choisi des "chinchineros" pour vous accueillir dans ce numéro de rentrée. Ce sont les hommes-orchestres d'un orchestre décharné. Des derviches-tourneurs sans Dieu. Une énigme qui n'a pas dépassé le Chili depuis cent ans. Anachronique comme un métier de rue indigène. C'est à grand-peine qu'on les jugera modernes. Ils accompagnaient hier l'organillero, les marchands de bonbons, le donneur d'heure, qui vendait pour un sou le verdict de sa précieuse montre. Ils accompagnent aujourd'hui de leurs cercles sur eux-mêmes le mouvement des voitures autour des places, et rythment de leur tambour l'avancée sans un bruit du monde devenu numérique. Nous les aimons pour la nostalgie, nous les aimons pour leur brio, leurs chapeaux inchangés, leur incongruité. Nous les aimons pour les passants qu'ils continuent à attirer, et qui sont finalement toujours les enfants, les éternels enfants, que nous voyons sur cette vieille photo. Et nous les aimons finalement parce qu'ils sont très modernes quand même, de se faire tout un art de rien, de se créer un rôle tout seuls, de jouer chaque jour le pain quotidien et d'être à la rue avec tant de grâce. Car c'est toujours là que ça se passe, que se dénoueront les temps futurs, dans ce monde de plus en plus urbain, la rue, en dépit de tout ce qu'on dit, en dépit de tout ce qu'on veut croire. Nous descendons, La Nuit, sur l'écran comme on descend dans la rue. Nous occupons comme des "chinchineros" l'immense rue planétaire avec nos moyens de maigres, auxquels nous espérons avoir ajouté un peu avec cette nouvelle formule. Cette année sera importante pour notre projet qui n'avait de chance d'exister qu'en se lançant comme une course folle. Il s'agit de se poser (d'où le passage à un rythme bimensuel), d'apprendre à respirer, à prendre des forces, nous faire des amis, durer. Être là pour participer à la naissance de ce qui succédera, par exemple, à la gauche (nous n'avons pas peur de sa mort, celle qui peut mourir, c'est qu'elle est déjà morte en dedans depuis longtemps, l'autre, l'immortelle envie de justice, de progrès, elle n'a pas de nom propre, ou elle en a mille). Avoir la joie peut-être de voir grandir et vivre ce qui avait tout contre soi à la naissance. La Nuit donc. Avant le jour. Un temps avant l'aube. C'est une joie de vous retrouver.

La Nuit

 
 
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Les fleurs du printemps de Kiev sont vite mortes sur pied. Les indignés (il y en a là-bas) et les vrais démocrates du Maidan en ont été très vite chassés manu militari par les milices d'extrême-droite, qui se sont appropriées le mouvement en criant "Mort à Moscou ! Gloire à l'Ukraine !". Un président élu, ni mieux ni plus mal que les précédents, a été chassé sous les cocktails Molotov aux applaudissements de bons bourgeois européens, qui sont chez eux plutôt du parti de la matraque. L'usage de la langue russe a d'abord été interdit dans l'enthousiasme, avant qu'on réalise - trop tard - que cela ne passerait jamais dans l'est du pays. Et rien, absolument rien, n'a été fait de bonne foi pour que cesse le vertige nationaliste qui creusait un gouffre entre des gens qui avaient eu si longtemps un destin commun. D'autres milices, au fond elles aussi d'extrême-droite, se sont levées dans les régions de l'est. Avec les mêmes méthodes, la même manière, les mêmes uniformes désormais interchangeables. Washington voulait Kiev. Moscou la Crimée et le Donbass. Et l'ironie de l'histoire, c'est qu'une fois les morts enterrés, les dévastations contemplées, la faillite du pays actée, les enthousiasmes refroidis, la guerre finie, les deux grands auront gagné, et l'Ukraine perdu. L'ancienne rancoeur sera entrée encore plus loin dans les coeurs. 

Et nous, qui n'aimons pas les ninjas, qui ne nous étonnons pas de trouver des nazis français engagés dans les deux camps (la bêtise se doit d'être partagée), qui combattons Poutine, les oligarques, Porochenko, l'Otan, les boutefeux de la rive gauche, les popes, les revanchards, les hypocrites défenseurs du "monde libre" qui préféraient l'apartheid au "communiste" Mandela et rêvent d'un petit rab de guerre froide qui leur rappellerait leur jeunesse, les nostalgiques de Staline ou de Stepan Bandera, que pouvons-nous faire, maintenant qu'il est trop tard pour sauver d'elles-mêmes l'Ukraine et la Russie ? Ce rien, qui est déjà beaucoup : ne pas tenir plus compte de leurs frontières qu'avant. Dans ce temps béni où être ukrainien ou russe n'était pas la mort. Ne signifiait guère. Au fond, c'est tout l'Est de notre continent qu'on ne connait pas, qu'on n'imagine pas, qu'on ne "sent" pas, comme on le voit bien aujourd'hui, tout ébahis qu'on est des passions dont il ne cesse de secouer l'Europe, et qu'on découvre à mesure. C'est le résultat de cinquante ans de guerre froide. Soixante ans de stalinisme et de post-stalinisme. Quatre-vingt ans d'anticommunisme primaire et aveugle. Nous partageons le destin de l'Europe avec des inconnus. Et nous aurions vraiment intérêt à faire connaissance. La Nuit a a déjà parlé d'artistes russes. Évidemment défendu les Pussy Riot. Qui ne sont pas seules. Il y a en Russie quantité de gens qui pensent autrement que Poutine, et le font savoir avec une force qu'on n'imagine pas ici. Vous avez déjà vu des artistes occidentaux se faire filmer retournant des voitures de police sur le dos en pleine rue, comme le collectif Voina ? Pendant tout le conflit en Ukraine, on n'a rien entendu de ces gens-là. Les artistes, activistes, créateurs de l'Est. La Nuit leur ouvrira ses portes. Cela semble essentiel. 

 
 
 
 

Les déchets seront la mine d'or du vingt et unième siècle. Les ordures qu'on abandonnait aux pauvres sont donc partout en passe de leur être reprises, privant des communautés marginales, mais qui effectuaient un travail utile pour la société, de leur revenu. Fouiller dans les poubelles deviendrait alors le privilège de grandes entreprises de recyclage, qui essaient déjà partout d'imposer leur monopole sur le recyclage en proposant des accords financiers aux grandes municipalités du Tiers-Monde. Le tout sous des prétextes écologiques et moraux qui semblent irréfutables. Sauf à y regarder de près. Sauf à considérer leurs coûts sociaux. L'alternative existe : en Colombie, en Argentine, en Inde, des collectifs de basureros, de collecteurs de déchets, proposent aux municipalités de donner un véritable statut à leur travail pour les aider à organiser, sur la base de leur réseau de collecte et de leur savoir-faire, un ramassage des ordures socialement et écologiquement responsable. La Nuit est évidemment complètement du côté des mains sales et des sans-dents. Ces pages disent leur dignité. Et le bien-fondé de leur combat, quand maintenant les riches en viennent même à voler dans les poubelles des pauvres. Pour en savoir plus sur le sujet, nous vous conseillons d'aller sur le site de L'Alliance Mondiale des Récupérateurs de déchets, active dans 28 pays.

 
 
 

Vous écoutez toujours du rap ? Né des quartiers qui ont eu de l'avance sur l'austérité, le hip hop est toujours là, et donne l'énergie d'affronter les temps difficiles, et l'orgueil qu'il faut pour les regarder sans baisser les yeux. Si en France, c'est pas terrible, aux USA, le rap a plutôt évolué dans le bon sens ces deux dernières années. Musicalement, esthétiquement, et même, d'une certaine façon (mais n'attendez pas des boy scouts, quand même, ou des militants de Lutte Ouvrière), moralement.  Voilà ce que nous écoutons : Rakim Mayers, alias A$AP Rocky, un petit Basquiat surdoué, mais à qui cela peut jouer des tours tant il a de la facilité. Joey Badass, un jamaïcain de Brooklyn. Lucky Ecks, Chicago, dix-huit ans, et travaillant déjà avec notre adorée chanteuse/productrice anglaise : FKA Twigs. Disons pour résumer le changement de vibration de ce nouveau style de rap qu'il est tellement enfumé et lent que c'est du trip hop, mais avec de la vie derrière. Et la langue toujours bien pendue. Les textes, souvent, c'est Alice In Borderland.  Quant à Hert, qui ouvre ce cahier, c'est un street artist de Pittsburgh puni au-delà du raisonnable - notre avis - pour avoir peint sur les murs. Son histoire en dit long sur la méchanceté, souvent, de la justice américaine, qui n'a pas trop le sens des proportions. Pour ceux qui veulent l'entendre de sa bouche, le lien est .