La Nuit va retrouver doucement sa place. Essentielle. Celle d'un moment de respiration, de désir, de folie, de conspiration, de rencontres avec l'inattendu, de rêves bien sûr, de solitude aussi, d'amour évidemment, de retrouvailles, avec soi-même, avec les autres. La Nuit a été le point de départ de notre projet, il y a un an. Nous trouvions les jours pas très drôles. Nous disions : pour échapper à l'ordre du jour, on va faire un drôle de journal qui s'appellerait La Nuit. Ce qui fut fait. Au départ dans une obscurité si totale que ce magazine en ligne portait bien son nom. Nous étions un millier à être entrés en résistance. Le peu que nous sommes, et c'est déjà beaucoup. Avec le temps est revenu l'envie de voir à quoi ressemblait le jour. Nous sommes d'abord sortis prudemment, puis tout à fait imprudemment, avec le projet d'un autre quotidien. Parce qu'au fond, tant qu'à être au jour, autant être au grand. Disputer notre place au soleil. Parler et agir au grand jour. S'adresser donc à tous. Rendre le quotidien moins quotidien. Autant que possible. Quitte à bouleverser complètement l'idée que la presse s'en est toujours faite. L'effort a commencé. Il a été énorme. Mais Le Jour n'en est plus tout à fait aux numéros zéro. Jusque fin juin, nous continuerons à tester des choses. A la rentrée, nous serons prêts. La Nuit en tant que magazine à part a naturellement souffert de cet effort pour créer Le Jour. Elle nous manque aussi à nous, vous savez. Nous avons pensé qu'une solution serait de partager la semaine en deux ; lundi, mardi, mercredi et jeudi, c'est Le Jour, gratuit pour une journée et ouvert à tous, essayant d'affronter l'actualité. Et le vendredi, pour tout le weekend, c'est La Nuit. Tout à fait autre chose. Voilà donc La Nuit plus que jamais compagne du Jour. Exceptionnellement, comme c'est la première fois, ce vendredi soir,  que la Nuit se lève dans le Jour, l'entrée est libre. Demain, La Nuit sera comme d'habitude réservée à ceux qui ont fait le geste de s'abonner, et permettent à ce projet de vivre et d'avancer. 

Le Staff des veilleurs de jour et de nuit

 

Nos nouveaux cahiers restent transversaux, mais autour d'un champ d'investigation, parce que les phares sont quand même bien pratiques la nuit. "Une chasse au trésor" reste par contre totalement ouverte. D'une impulsion de départ, ici les larmes photographiées au microscope par Rose-Lynn Fisher, nous passons à d'autres choses qu'elles nous évoquent. Le coq-à-l'âne, parfois, il faut savoir le défendre. Comme disait Freud (peut-être), il en dit long. Et la nuit, comme nos rêves le savent, est son ambassade dans le monde. 

 

Voici le monde trans-moderne et totalement quotidien d'aujourd'hui, parfaitement saisi en 2014 dans cette vidéo de la chanteuse M.I.A. Ce monde si jeune (rappel : seule l'Europe et les électeurs sont vieux) connaît Big Brother et les théories du complot, les imprimantes 3-D et les dernières applications, en sait confusément mille fois plus que ses parents à son âge, avale et recrache  jour et nuit des informations,  joue au terroriste|clown avec des mitraillettes en plastique, fait des ronds de fumée en tirant sur le chicha, est si mêlé racialement qu'il ne calcule même pas ceux qui lui parlent de souches et d'histoire nationale, des histoires il en connait autant qu'il a d'amis, consommateur et recycleur de modes, ironique sur lui-même et sur tout, reste entre soi le plus souvent, la mobilité sociale étant réservée à ceux qui en ont les moyens, danse le temps qui passe, le temps qui s'annonce dur. Il nous paraît impossible d'être un magazine culturel en 2014 sans prendre en compte la réalité de ce monde-là, qui est parfaitement ignoré et incompris de /

  1. Ceux qui ont généralement la parole
  2. Ceux qui pensent que cette vidéo est bobo, branchée, tout ce qu'on veut, parce qu'elle ne ressemble pas à l'idée qu'ils ont mis trente ans à se faire de la banlieue et des jeunes, et que ça les ennuie de voir que quand ils ont enfin compris NTM, "La Haine" et "Touche pas à mon pote", ça ne sert absolument à rien. Plus personne ne pense à ça. C'est comme une vieille gare abandonnée.
  3. Ceux qui ont un mal fou à se mettre dans la tête qu'une génération se renouvelle entièrement en quinze ans dans la jeunesse, pas en trente ou quarante. Et que de toute façon on est dans un timelapse. A la vitesse de la fibre. 
  4. Ceux qui n'ont pas compris que la banlieue est simplement l'état normal du monde à l'époque des mégapoles. Ce qui est bizarre, c'est de ne pas y habiter. Le centre du pouvoir est un désert. La périphérie est multitudes. Et dans le coton du pouvoir, ses bruits n'arrivent que quand ils deviennent cris. Ce que ne savent pas les gens qui ont du pouvoir, c'est que s'ils méprisent et ignorent la banlieue, celle-ci le leur rend bien. Ils n'y existent même pas.
  5. Ceux qui ne mesurent pas qu'un jeune d'une banlieue de Sao Paulo, Mumbai de Lagos ou du Caire est plus proche d'un jeune d'une banlieue de Paris ou de Perpignan que d'eux-mêmes, s'ils vivent ou tant qu'ils se croient au centre du pouvoir.

La Nuit a choisi de laisser ce nouveau monde la traverser. S'exprimer en elle. Nous ne sommes pas une "gated community", ces résidences avec grilles et gardiens qui sont l'autre face de l'urbanisation du monde, en permettant à ceux qui en ont les moyens d'écarter les problèmes. Ce qui nous laisse avec des contradictions. N'étant tout à fait ni de ce monde ni de l'autre. Nous vivons avec. Nous sommes contradiction. Nous ne sommes pas les seuls. C'est notre sort commun. Il est impossible de ne pas éprouver des élans contradictoires dans le monde trans-moderne. C'est même sa marque de fabrique; là où il se distingue de ses prédécesseurs; par là qu'il échappe complètement à ceux qui rêvent de rétablir les choses. Et au moins, cela, nous, nous le savons.

Christian Perrot